Le corps : l’instrument fondamental du musicien
Enjeux posturaux principaux et leurs réponses
article du 12/03/24 remis en forme.
Pendant longtemps, notre culture occidentale a délaissé la question du corps, alors qu'il occupe pourtant une place centrale dans notre existence. Mais savons‑nous réellement le connaître ? Quelle est la nature de notre relation avec notre propre corps ?
Cet article inaugure une série consacrée à la relation entre le corps et la posture chez les musiciens, en prenant particulièrement l'exemple du guitariste, instrument que je pratique et connais bien. Néanmoins, les principes évoqués s'appliquent à d'autres instruments, chacun présentant toutefois ses propres particularités : équilibre, stabilité et relâchement. Les prochains textes verront l'intérêt d'un accompagnement en ostéopathie ainsi que des conseils pratiques que je propose aux patients pour rester dans une condition physique optimale, tout en développant leur autonomie.
Le chemin vers la maîtrise instrumentale demande beaucoup de travail. Des heures de pratique quotidiennes sont indispensables, et il est primordial d'adapter au mieux sa posture pour jouer dans le confort et éviter des risques de blessures sur le long terme.

Julian Bream jouant avec un repose‑pied
Quand le corps rencontre l'instrument
Le guitariste entre en relation avec son instrument dès qu'il le saisit : c'est une forme de rencontre. Un point d'équilibre entre les deux se crée. Le musicien doit être stable dans ses appuis au sol et sur son siège, tout en restant alerte, afin de ne pas s'appuyer lourdement sur l'instrument mais de le maîtriser avec légèreté. Dans l'histoire de la guitare, les méthodes de Carcassi, Carulli ou Sor ont proposé des repères concernant la posture du guitariste classique. Ces recommandations ont évolué avec le temps ; du point de vue ostéopathique, il y a plusieurs éléments à développer.
Le bassin et le bas du dos

La posture classique avec repose‑pied reste encore aujourd'hui la plus utilisée. Elle apporte des avantages… et des inconvénients. Son principal point fort est d'offrir une bonne stabilité à l'instrument, ainsi qu'une sensation de fusion entre l'instrumentiste et sa guitare. On peut lâcher l'instrument des mains sans craindre de le faire tomber. Mais ce choix de posture crée une asymétrie : la flexion de la hanche gauche entraîne une fermeture au pli de l'aine et une torsion des os iliaques du bassin. Cette torsion oblige le corps à s'adapter en modifiant la tension des ligaments (notamment sacro‑iliaques et ilio‑lombaires) et des muscles (comme le psoas et le carré des lombes).
Ce n'est pas nécessairement problématique et de nombreux guitaristes s'ajustent heureusement bien. Cependant, cela demande un effort d'adaptation qui nécessite d'intégrer régulièrement du mouvement, du sport ou des étirements pour solliciter différemment ces muscles et ligaments afin de les relâcher. Nous reviendrons plus en détail sur ces recommandations dans un prochain article.
À mon avis, les guitaristes qui débutent tôt avec l'usage du repose‑pied adaptent souvent bien leur corps à cette posture. Sur le long terme toutefois, cela peut provoquer de sérieuses douleurs dorsales, selon l'histoire personnelle et la constitution physique de chacun. Heureusement, il existe aujourd'hui de nombreuses alternatives ergonomiques pour mieux respecter la physiologie du musicien.
Le milieu du dos

Il est aussi important de prendre en compte une zone souvent négligée : le milieu du dos. Une mauvaise habitude consiste à se “redresser” en cambrant fortement le torse vers l'avant tout en relevant le menton, suivant le fameux “tiens‑toi droit !”. Cette façon de se redresser peut projeter involontairement le milieu du dos vers l'avant, ce qui favorise des contractures musculaires influençant ensuite la mobilité des épaules et des bras. Nous approfondirons ce point dans un article dédié à la technique Alexander.
Les membres supérieurs

C'est la partie du corps la plus sollicitée lors du jeu. L'asymétrie inhérente aux instruments à cordes pincées, avec des fonctions différentes de la main droite et de la main gauche, requiert un travail musculaire non symétrique. Il est utile de comprendre le fonctionnement des muscles afin de mieux les utiliser, sachant que leur coordination passe aussi par les fascias qui relient tous les tissus entre eux. J'aborderai ce sujet plus en détail dans l'article sur l'ostéopathie appliquée aux musiciens.
La capacité d'un musicien à repérer et relâcher les tensions posturales est essentielle. Avec le temps, et progressivement, le musicien doit apprendre à détecter quand ses épaules, coudes ou mains se tendent automatiquement, souvent sans conscience. Cette attention constante pendant la pratique est indispensable : des contractions trop prolongées, le stress de jouer en public ou de mauvaises habitudes posturales en sont les causes. Être attentif à sa posture et chercher à détendre certains muscles est un travail crucial. Une séance d'ostéopathie peut grandement aider sur ce point, comme nous le verrons ensuite.
La posture doit respecter la physiologie, c'est‑à‑dire l'alignement naturel des articulations. Par exemple, un poignet fléchi excessivement vers l'intérieur va contrarier les tendons du dos de la main et favoriser l'apparition de tendinites ou de kystes synoviaux.
Solutions ergonomiques

Ergoplay

Guitarlift
Aujourd'hui, différents dispositifs d'ajustement postural pour guitare classique permettent à chacun de trouver la configuration la mieux adaptée. Des éléments comme l'Ergoplay, le Gitano ou le Guitarlift visent à rétablir une symétrie posturale du bassin, avec les deux pieds bien ancrés au sol et les jambes alignées, ce qui permet une sollicitation des muscles et ligaments dans un schéma plus physiologique.
Ces systèmes présentent toutefois un inconvénient : une stabilité relative moindre. La plupart des guitaristes qui s'y habituent s'accommodent facilement de cette différence. Pour autant, il s'agit d'une question d'habitude, et les musiciens à l'aise avec un repose‑pied peuvent très bien continuer de l'utiliser. L'essentiel demeure que chacun puisse choisir la solution la plus adaptée à sa morphologie et à ses sensations. L'époque où une posture unique était imposée rigidement semble désormais révolue.
L'adaptation de l'instrument
L'instrument lui‑même peut être ajusté à l'anatomie du musicien. Lors d'une commande, le luthier peut observer la posture et le jeu du guitariste afin de modifier certains paramètres : la taille de la caisse, celle du manche ou encore la hauteur et la tension des cordes. Cela permet de proposer un instrument véritablement sur mesure, adapté aux besoins du musicien. Ce n'est pas une pratique systématique, mais elle est possible et bénéfique.
Une approche personnalisée
Évidemment, les grandes lignes évoquées précédemment ne remplacent pas une analyse individuelle. La façon dont chaque musicien se positionne par rapport à son instrument reste très personnelle. Certaines stratégies fonctionneront pour certains et pas pour d'autres. L'essentiel reste de trouver ce qui est à la fois efficace et confortable, tout en respectant les principes de physiologie et de posture.